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P6Gérer les situations

Chapitre 26Premiers secours en paroi

Chapitre 26 — Premiers secours en paroi

26.1 Les limites de l'intervention en paroi

⚡ ALERTE — Secours : protéger, alerter, stabiliser

Ce chapitre ne doit pas devenir un manuel médical. En paroi, le rôle d'une cordée non professionnelle est de protéger la victime, alerter correctement les secours, stabiliser la situation et éviter d'aggraver l'accident. Les gestes médicaux relèvent d'une formation spécifique.

En grande voie, on n'est ni médecin ni secouriste professionnel. Les premiers secours en paroi se limitent à trois objectifs : protéger la victime (l'empêcher de tomber ou de se blesser davantage), alerter les secours (appeler le 112 ou le 15), et stabiliser la situation en attendant leur arrivée.

On ne tente pas de réduire une fracture, de recoudre une plaie, ou de déplacer un blessé grave sans formation spécifique. L'intervention mal maîtrisée peut aggraver la situation. En revanche, savoir appeler les secours correctement, savoir sécuriser un blessé au relais, et savoir gérer l'attente — parfois longue — sont des compétences à la portée de tout grimpeur.

INFO

Rappel important — Premiers secours ≠ Pratique médicale

Ce chapitre décrit les gestes de base et l'attitude face à l'urgence. Aucune description écrite ne remplacera une formation en premiers secours en montagne. Il est vivement recommandé de suivre une formation spécifique (auprès de l'ENSA ou d'un organisme équivalent) avant de se lancer en grandes voies. Ce chapitre fournit le cadre. La formation fournit les compétences opérationnelles.

Quatre règles à intégrer avant toute intervention.

Avant même de regarder ce qui se passe dans la trousse de secours, quatre règles cadrent ce qu'on a le droit de faire et ce qu'on ne peut pas faire.

  1. Pas de médicaments aux blessés. Sauf si la victime est elle-même prescriptrice de son propre traitement (asthme, anaphylaxie connue avec stylo auto-injecteur, etc.), on ne donne aucun médicament — ni paracétamol, ni anti-inflammatoire, ni anti-douleur. Le risque d'allergie, d'interaction ou d'aggravation est sérieux et hors du champ de compétence d'une cordée.

  2. Conseil médical par téléphone si besoin. Si on a un doute sur l'état d'un blessé (douleur intense, suspicion de pathologie aiguë, suspicion de fracture du rachis), appeler un médecin par téléphone. Le 15 (SAMU) ou un médecin régulateur du 112 donneront un avis téléphonique. C'est eux qui prescrivent — pas la cordée.

  3. Porter des gants pendant les soins. Le contact direct avec le sang d'un autre grimpeur est à éviter (hépatites, transmissions diverses). Une paire de gants nitrile pèse 5 grammes et se range dans la trousse. C'est un geste de protection mutuelle, pas une délicatesse.

  4. Maintenir sa formation premiers secours (PS1) à jour. Une formation PS1 ou PSC1 prise il y a dix ans et jamais réactualisée a perdu une part de sa valeur. Refaire un cycle court tous les 4-5 ans est la pratique recommandée — d'autant que les protocoles RCP et utilisation du défibrillateur ont évolué.

⚡ ALERTE — Limites du droit d'intervention

La frontière entre secourisme et acte médical existe pour de bonnes raisons. La franchir en croyant bien faire peut aggraver l'état de la victime et exposer la cordée à des conséquences juridiques. Sécuriser, alerter, stabiliser, attendre — c'est le périmètre du grimpeur autonome.


26.2 Premier réflexe — sécuriser tout le monde

Le premier réflexe face à un accident en paroi est de sécuriser tout le monde — la victime et le reste de la cordée. On s'assure que la victime est vachée solidement, qu'elle ne risque pas de chuter davantage, et qu'elle est dans une position aussi confortable que possible (si elle est consciente, on la laisse adopter la position qui la soulage). On s'assure que le ou les autres membres de la cordée sont eux aussi en sécurité au relais.

La trousse de secours adaptée à la grande voie (décrite au chapitre 3) permet de traiter les urgences légères : désinfection d'une plaie, pansement compressif, attelle improvisée, couverture de survie pour limiter l'hypothermie. Au-delà, l'intervention relève des secours professionnels.


26.3 Appeler les secours — procédure et message

Le numéro d'urgence européen est le 112. Il fonctionne avec n'importe quel opérateur, même sans carte SIM, et couvre la quasi-totalité du territoire même en zone montagneuse. On le compose dès qu'on estime que la situation dépasse les capacités de gestion de la cordée.

Lors de l'appel, on communique les informations suivantes dans l'ordre : la nature de l'accident (chute, blessure, malaise, blocage), la localisation précise (nom de la falaise, nom de la voie, numéro de la longueur, altitude si connue, coordonnées GPS si disponibles), l'état de la victime (consciente ou non, nature des blessures apparentes, mobilité), le nombre de personnes impliquées, et les conditions sur place (météo, accessibilité, matériel disponible).

Insister sur la « présence en paroi ». Cette précision est essentielle pour orienter les moyens de secours. Une victime « au sol » et une victime « en paroi à mi-voie » impliquent des dispositifs très différents — la seconde appelle presque toujours un hélitreuillage. Il faut donc le dire dès l'ouverture de l'appel : « On est en paroi, dans la voie X, à environ Y mètres au-dessus du sol, sur un relais ». Sans cette précision, les secours peuvent partir avec un dispositif terrestre inadapté et perdre des minutes précieuses.

Si on n'a pas de réseau téléphonique, on envoie un SMS (qui passe avec un signal plus faible qu'un appel vocal). Si même le SMS ne passe pas, on tente de se déplacer — parfois quelques mètres suffisent pour capter un signal. En dernier recours, si une autre cordée est à portée de voix, on demande de l'aide pour relayer l'appel.

Sécuriser la zone par la voix. En attendant l'hélicoptère ou les secours, crier pour dégager les environs : signaler aux autres cordées au-dessus et en dessous qu'on attend un secours, leur demander de cesser leur progression vers la zone, leur demander de ne pas faire tomber de matériel. Se mettre soi-même à l'abri d'éventuelles chutes de pierres provoquées par les manœuvres de l'hélicoptère ou par d'autres cordées qui n'auraient pas perçu la situation.

En cas d'intervention héliportée : si un hélicoptère arrive, on signale sa position (bras en Y au-dessus de la tête pour indiquer le besoin d'assistance). On sécurise tout le matériel qui pourrait s'envoler dans le souffle des pales. On ne touche pas à la victime sauf instruction contraire des secouristes. Ordre de grandeur utile : les hélicoptères de secours en montagne sont aujourd'hui équipés de cordes de 80 m (contre 40 m il y a une vingtaine d'années) — l'accès à une cordée en paroi est donc beaucoup plus flexible qu'autrefois. Après un premier diagnostic effectué par le médecin treuillé sur place, l'évacuation peut se faire soit par le médecin qui redescend avec la victime, soit en dégageant directement la cordée par hélitreuillage.


Sécuriser la zone et gérer l'attente.

Après l'appel aux secours, l'attente peut être longue — de trente minutes à plusieurs heures selon l'accessibilité du site et les conditions météo. Pendant ce temps, on maintient la sécurité de la cordée et le moral de la victime.

On vérifie régulièrement le vachage de la victime et le sien. On protège la victime du froid (couverture de survie, vêtements supplémentaires — l'hypothermie peut s'installer rapidement en paroi, surtout si la victime est immobile et en état de choc). On lui parle, on la rassure, on la tient informée des démarches en cours.

On ne tente pas de manœuvres de descente ou d'évacuation sauf si la zone est dangereuse (chutes de pierres, orage imminent) et que rester est plus risqué que bouger. Dans ce cas, on sécurise la descente avec les techniques standard (rappel, mouflage si nécessaire) et on informe les secours du déplacement.

On prépare l'arrivée des secours : on dégage si possible l'accès au relais, on prépare les informations sur la victime (âge, antécédents médicaux connus, traitement en cours, heure de l'accident, évolution de l'état depuis l'accident).

🏔️ TERRAIN

Encadré TERRAIN — Exemples de situations de décision : analyse a posteriori

Une cordée engagée dans une voie de 8 longueurs en 5c. Au relais 5, le second glisse et se fait une entorse à la cheville. Il peut encore marcher mais pas grimper. Que faire ? La voie n'a pas de rappels intermédiaires. L'analyse : on est à mi-voie, la suite est du même niveau. Trois options — continuer en aidant le second (mouflage), rappeler sur 5 longueurs (long mais possible), ou appeler les secours (intervention héliportée probable). La bonne réponse dépend de l'état exact du blessé, du temps restant avant la nuit, et de la compétence technique de la cordée. Il n'y a pas de réponse universelle — il y a un processus de décision : évaluer, discuter, décider, exécuter.



Message d'alerte structuré.

Quand on appelle les secours, l'enjeu est de transmettre rapidement une information exploitable. Le message doit être court, factuel et ordonné.

InformationExemple de formulation
Qui appelleNom, téléphone, rôle dans la cordée
Falaise, voie, longueur, relais, coordonnées GPS si disponibles
QuoiChute, blessure, malaise, blocage, corde coincée
VictimeConsciente ou non, respiration, saignement, douleur, mobilité
CordéeNombre de personnes, niveau d'autonomie, matériel disponible
ConditionsMétéo, vent, visibilité, risque de chutes de pierres
BesoinAssistance en paroi, évacuation, conseil médical

DÉTAIL QUI CHANGE LA JOURNÉE

Préparer avant la sortie le nom exact du secteur, le nom de la voie et les coordonnées approximatives hors ligne. Sous stress, retrouver ces informations devient beaucoup plus difficile.

Sécuriser avant de secourir.

Le premier secours est la sécurité de la scène. Une victime ne doit pas devenir deux victimes. Avant toute action, on vérifie : suis-je vaché ? La victime est-elle sécurisée ? Le relais est-il fiable ? Y a-t-il un risque de chute de pierres, d'orage, de corde qui frotte ou de second non assuré ?

PrioritéAction
1Se sécuriser soi-même
2Sécuriser la victime contre une chute supplémentaire
3Stabiliser le reste de la cordée
4Évaluer rapidement l'état de la victime
5Alerter les secours
6Protéger du froid, du soleil, de la panique
7Attendre les consignes ou l'arrivée des secours

FACTEUR HUMAIN

Après un accident, la cordée entre souvent en tunnel attentionnel : elle ne voit plus que la victime et oublie le relais, les cordes, la météo ou la fatigue. Se forcer à revenir à une séquence simple — se sécuriser, sécuriser, alerter — réduit ce risque.

Vue depuis le relais sur leader qui s'éloigne, paquet de cordes au premier plan
L'assureur voit ce que le leader ne voit plus. En toute situation d'urgence, c'est lui qui maintient la sécurité du système.

26.4 La trousse de secours — fonction avant contenu

FonctionMatériel possibleLimite
Protéger du froidCouverture de survie, vesteNe remplace pas évacuation
DésinfecterDésinfectant, compressesPour plaies superficielles uniquement
Contrôler une plaieCompresses, pansement compressif standard, sparadrap résistant type StrappalNe pas faire de geste médical non maîtrisé
Contrôler un saignement importantPansement israélien (pansement compressif avec barre de pression intégrée)Référence terrain pour les saignements abondants, à connaître
Protéger les yeuxCollyrePour projections de poussière, pas pour blessures
Immobiliser simplementBande, strap, attelle légère si disponibleNe pas réduire une fracture
Se protéger soi-mêmeGants (port obligatoire pendant les soins)Éviter contact direct avec sang
AlerterTéléphone chargé, batterie, siffletRéseau non garanti
LocaliserTopo, GPS hors ligneSavoir lire les infos

RAPPEL — Limites de l'intervention

On n'a pas le droit de donner des médicaments à un blessé. En cas de besoin médical urgent (douleur intense, suspicion d'allergie ou de pathologie aiguë), contacter un médecin par téléphone pour avis — c'est le médecin qui prescrit. Maintenir sa formation PS1 ou équivalente à jour est la meilleure préparation : la lecture seule ne crée pas la compétence.

26.5 En pratique — storyboard et réseau

PhaseCe que l'image doit montrerMessage
1Cordée au relais après incidentNe pas bouger immédiatement
2Leader se sécuriseLe sauveteur ne devient pas victime
3Victime sécuriséeEmpêcher une aggravation
4Appel structuréLocaliser précisément
5Protection contre froid / attenteGérer la durée
6Arrivée secours ou consignesSe coordonner, ne pas improviser

Note sur les réseaux locaux et moyens de communication.

Certaines zones disposent de dispositifs locaux de communication, de radios, de consignes spécifiques ou de pratiques connues des secours. Ces informations changent selon les massifs, les pays et les périodes. Elles doivent être vérifiées avant la sortie dans les topos récents, auprès des structures locales ou des secours compétents. Le livre peut citer le principe, mais ne doit pas figer un tarif, une fréquence ou une procédure locale susceptible d'évoluer.

P6Fin de partie

Galerie — Gérer les situations

Quand ça déborde, la cordée tient grâce à la technique répétée et au calme.

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